Le maçon

Le chantier : un lieu organisé et hiérarchisé


Chantier à Lyon, 1915
Sur le chantier, la répartition des tâches s’effectue en fonction de l’âge des travailleurs, de leurs expériences et de leurs compétences. Sous la direction du maître-maçon, des équipes sont constituées pour manier le mortier, tailler et assembler les pierres. Les manœuvres et les garçons sont employés dans les tâches les plus simples mais nécessitant beaucoup de force. Le manœuvre est un jeune ouvrier ou un apprenti, mis au service de tous les maçons. Il a pour charge de battre (concasser) le plâtre ou la chaux pour obtenir une poudre qui sera tamisée. Une fois ce travail terminé, c’est au goujat d’apporter le mortier contenu dans l’oiseau (sorte de petite hotte en bois) au limousinant, qui lui s’occupe du gros œuvre : le limousinant monte les murs de moellons tandis que le briqueteur élève les murs de brique (comme son nom l’indique). D’autres tâches, plus complexes, mobilisent des connaissances mathématiques et géométriques précises comme pour le travail de l’escaliéteur qui doit calculer – selon la formule de Blondel – l’escalier le plus régulier et le plus adapté à l’élévation du bâtiment et au confort de l’usager. Les fumistes quant à eux sont spécialisés dans la construction des conduits de cheminée.

La révolution du béton

À partir de la fin du XIXe siècle, le recours généralisé au béton bouleverse quelque peu l’organisation traditionnelle du chantier. Le manœuvre prend la fonction de bétonneur : il alimente la bétonnière qui mélange et malaxe le ciment. Malgré l’arrivée de cette machine, la maçonnerie est encore peu industrialisée au début du XXe siècle. La manipulation de cette “pierre liquide” engendre de nouvelles spécialisations et les journées sont désormais rythmées par le nombre de “coulées”. Dans le cas du béton armé, il faut bien sûr faire appel à un ferrailleur qui prépare les tiges, chaînages ou treillis de métal. Ces éléments sont pris dans le béton pour lui assurer toute la solidité possible. Après avoir évalué la quantité de béton nécessaire, le coffreur-boiseur fabrique les coffrages, c’est-à-dire les moules en bois qui reçoivent le béton liquide et restent en place pendant que celui-ci sèche et durcisse. On peut remarquer que sur certains bétons laissés bruts de décoffrage, l’empreinte laissée par les moules de bois est visible. Dans le cas des dalles, lorsque celles-ci sont coulées, le béton est lissé par les manœuvres grâce une grande règle qu’ils remuent de droite à gauche. À la fin du processus, le cimentier-applicateur s’occupe des travaux de finition.
 

Une organisation scientifique du travail

À la fin du XIXe siècle, les États-Unis sont en pleine expansion économique et industrielle. Des ingénieurs comme Frederick Winslow Taylor (1856-1915) cherchent des solutions pour accroître la productivité. Le principe est d’économiser du temps pour produire plus, plus vite : c’est ce que l’on appelle le taylorisme.
L’autre grande tendance est représentée par Frank Bunker Gilbreth (1868-1924), qui cherche à diminuer le nombre de gestes de l’ouvrier et éviter toute fatigue inutile. Gilbreth est maçon de formation : son regard se pose en premier sur la manière la plus simple possible pour élever un mur de briques. Sur le chantier, Gilbreth décompose tous les mouvements des ouvriers qu’il filme pour mieux les analyser. Après avoir visionné les films, il réalise des schémas et parvient au final à réduire le travail du maçon à 17 gestes (les therbligs, anagramme de Gilbreth). La méthode rencontre un tel succès que son inventeur la transpose à de nombreux autres corps de métier, allant de la manufacture au domaine médical.

  1. Le maçon avance le pied droit vers le tas de briques.
  2. Il se baisse vers le tas pour prendre une brique.
  3. Il prend une brique de la main gauche et la retourne.
  4. Il se relève.
  5. Il fait un pas vers l’auge à mortier.
  6. Il se baisse vers l’auge.
  7. Il prend une truelle de mortier.
  8. Il se relève et va vers le mur.
  9. Il enduit la brique de mortier.
  10. Il place la brique sur le mur.
  11. Il assoit la brique d’un coup de truelle.
  12. Il se tourne vers l’auge.
  13. Il fait un pas.
  14. Il se baisse.
  15. Il prend une truelle de mortier.
  16. Il se relève.
  17. Il étend le mortier sur le mur.
Ces 17 points sont tirés de Michel Foudriat, Sociologie des organisations. Paris : Pearson Éducation, 2007, p. 102