La cathédrale Notre-Dame de Paris, 1163-1345

La greffe de l'ogive sur le plein cintre

par Victor Hugo
 
Notre-Dame de Paris n'est point du reste ce qu'on peut appeler un monument complet, défini, classé. Ce n'est plus une église romane, ce n'est pas encore une église gothique. Cet édifice n'est pas un type. Notre-Dame de Paris n'a point, comme l'abbaye de Tournus, la grave et massive carrure, la ronde et large voûte, la nudité glaciale, la majestueuse simplicité des édifices qui ont le plein cintre pour générateur. Elle n'est pas, comme la cathédrale de Bourges, le produit magnifique, léger, multiforme, touffu, hérissé, efflorescent de l'ogive. Impossible de la ranger dans cette antique famille d'églises sombres, mystérieuses, basses et comme écrasées par le plein cintre ; presque égyptiennes au plafond près ; toutes hiéroglyphiques, toutes sacerdotales, toutes symboliques ; plus chargées dans leurs ornements de losanges et de zigzags que de fleurs, de fleurs que d'animaux, d'animaux que d'hommes ; œuvre de l'architecte moins que de l'évêque ; première transformation de l'art, tout empreinte de discipline théocratique et militaire, qui prend racine dans le Bas-Empire et s'arrête à Guillaume le Conquérant. Impossible de placer notre cathédrale dans cette autre famille d'églises hautes, aériennes, riches de vitraux et de sculptures ; aiguës de formes, hardies d'attitudes ; communales et bourgeoises comme symboles politiques libres, capricieuses, effrénées, comme œuvre d'art ; seconde transformation de l'architecture, non plus hiéroglyphique, immuable et sacerdotale, mais artiste, progressive et populaire, qui commence au retour des croisades et finit à Louis XI. Notre-Dame de Paris n'est pas de pure race romaine comme les premières, ni de pure race arabe comme les secondes.

C'est un édifice de la transition. L'architecte saxon achevait de dresser les premiers piliers de la nef, lorsque l'ogive qui arrivait de la croisade est venue se poser en conquérante sur ces larges chapiteaux romans qui ne devaient porter que des pleins cintres.
L'ogive, maîtresse dès lors, a construit le reste de l'église. Cependant, inexpérimentée et timide à son début, elle s'évase, s'élargit, se contient, et n'ose s'élancer encore en flèches et en lancettes comme elle l'a fait plus tard dans tant de merveilleuses cathédrales. On dirait qu'elle se ressent du voisinage des lourds piliers romans.
D'ailleurs, ces édifices de la transition du roman au gothique ne sont pas moins précieux à étudier que les types purs. Ils expriment une nuance de l'art qui serait perdue sans eux. C'est la greffe de l'ogive sur le plein cintre.

Notre-Dame de Paris, Victor Hugo, Livre 3, chapitre I, 1831
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L'attaque de Notre-Dame de Paris

par Victor Hugo
 
— Je l’ai échappé belle ! criait Jehan. J’en ai senti le vent, tête-bœuf ! Mais Pierre l’Assommeur est assommé !
Il est impossible de dire quel étonnement mêlé d’effroi tomba avec cette poutre sur les bandits. Ils restèrent quelques minutes les yeux fixés en l’air, plus consternés de ce morceau de bois que de vingt mille archers du roi.
— Satan ! grommela le duc d’Égypte, voilà qui flaire la magie !
— C’est la lune qui nous jette cette bûche, dit Andry le Rouge.
— Avec cela, reprit François Chanteprune, qu’on dit la lune amie de la Vierge !
— Mille papes ! s’écria Clopin, vous êtes tous des imbéciles ! — Mais il ne savait comment expliquer la chute du madrier.
Cependant on ne distinguait rien sur la façade, au sommet de laquelle la clarté des torches n’arrivait pas. Le pesant madrier gisait au milieu du Parvis, et l’on entendait les gémissements des misérables qui avaient reçu son premier choc et qui avaient eu le ventre coupé en deux sur l’angle des marches de pierre.
Le roi de Thunes, le premier étonnement passé, trouva enfin une explication qui sembla plausible à ses compagnons.
— Gueule-Dieu ! est-ce que les chanoines se défendent ? Alors à sac ! à sac !
— À sac ! répéta la cohue avec un hourra furieux. Et il se fit une décharge d’arbalètes et de hacquebutes sur la façade de l’église.
À cette détonation, les paisibles habitants des maisons circonvoisines se réveillèrent, on vit plusieurs fenêtres s’ouvrir, et des bonnets de nuit et des mains tenant des chandelles apparurent aux croisées. — Tirez aux fenêtres ! cria Clopin. — Les fenêtres se refermèrent sur-le-champ, et les pauvres bourgeois, qui avaient à peine eu le temps de jeter un regard effaré sur cette scène de lueurs et de tumultes, s’en revinrent suer de peur près de leurs femmes, se demandant si le sabbat se tenait maintenant dans le Parvis Notre-Dame, ou s’il y avait assaut de bourguignons comme en 64. Alors les maris songeaient au vol, les femmes au viol, et tous tremblaient.
— À sac ! répétaient les argotiers. Mais ils n’osaient approcher. Ils regardaient l’église, ils regardaient le madrier. Le madrier ne bougeait pas. L’édifice conservait son air calme et désert, mais quelque chose glaçait les truands.
— À l’œuvre donc, les hutins ! cria Trouillefou. Qu’on force la porte.
Personne ne fit un pas.
— Barbe et ventre ! dit Clopin, voilà des hommes qui ont peur d’une solive.
Un vieux hutin lui adressa la parole.
— Capitaine, ce n’est pas la solive qui nous ennuie, c’est la porte qui est toute cousue de barres de fer. Les pinces n’y peuvent rien.
— Que vous faudrait-il donc pour l’enfoncer ? demanda Clopin.
— Ah ! il nous faudrait un bélier.
Le roi de Thunes courut bravement au formidable madrier et mit le pied dessus. — En voilà un, cria-t-il ; ce sont les chanoines qui vous l’envoient. — Et faisant un salut dérisoire du côté de l’église : — Merci, chanoines !
Cette bravade fit bon effet, le charme du madrier était rompu. Les truands reprirent courage ; bientôt la lourde poutre, enlevée comme une plume par deux cents bras vigoureux, vint se jeter avec furie sur la grande porte qu’on avait déjà essayé d’ébranler. À voir ainsi, dans le demi-jour que les rares torches des truands répandaient sur la place, ce long madrier porté par cette foule d’hommes qui le précipitaient en courant sur l’église, on eût cru voir une monstrueuse bête à mille pieds attaquant tête baissée la géante de pierre.
Au choc de la poutre, la porte à demi métallique résonna comme un immense tambour ; elle ne se creva point, mais la cathédrale tout entière tressaillit, et l’on entendit gronder les profondes cavités de l’édifice.
Au même instant, une pluie de grosses pierres commença à tomber du haut de la façade sur les assaillants.
— Diable ! cria Jehan, est-ce que les tours nous secouent leurs balustrades sur la tête ?
Mais l’élan était donné, le roi de Thunes payait d’exemple, c’était décidément l’évêque qui se défendait, et l’on n’en battit la porte qu’avec plus de rage, malgré les pierres qui éclataient les crânes à droite et à gauche.
Il est remarquable que ces pierres tombaient toutes une à une ; mais elles se suivaient de près. Les argotiers en sentaient toujours deux à la fois, une dans leurs jambes, une sur leurs têtes. Il y en avait peu qui ne portassent coup, et déjà une large couche de morts et de blessés saignait et palpitait sous les pieds des assaillants qui, maintenant furieux, se renouvelaient sans cesse. La longue poutre continuait de battre la porte à temps réguliers comme le mouton d’une cloche, les pierres de pleuvoir, la porte de mugir.
Le lecteur n’en est sans doute point à deviner que cette résistance inattendue qui avait exaspéré les truands venait de Quasimodo.
Notre-Dame de Paris, Victor Hugo, Livre 10, chapitre IV, 1831
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