Les charpentiers

Un accident évité de justesse

par Bernard Tirtiaux
 
Le héros de ce roman est un compagnon charpentier du XVIe siècle. Les premières pages racontent un accident de travail évité de justesse

"Tombant du ciel, un crochet de toiture fit trois bonds sonores sur les pavés de la petite place de Châtillon, égaillant comme mouchettes l'attroupement de badauds qui suivaient avec indolence l'implantation d'un coq rutilant sur le vétuste clocher de l'église. Une échelle et un chevron s'entrelacèrent aussitôt dans une gracieuse cabriole de dix toises avant de se démembrer au sol.

Accroché par une main à l'empiètement de son volatile de cuivre, un jeune charpentier, les pieds ballants dans le vide comme un pendu, jauge du regard le bref chemin qu'il risque de parcourir si on le laisse dans cette posture critique. En bas, le souffle est retenu, pas l'annonce d'une réaction, un parterre de visages atterrés, bouches entrouvertes comme s'ils attendaient l'hostie.


- Faites quelque chose, bonnes gens, je ne suis pas un ange, fanfaronne l'intrépide.

Dans la foule hébétée, un semblant d'agitation tandis que l'artisan en difficulté utilise son bras libre pour dévider la cordelette qui lui ceint la taille. La tension est terrible. Il a mal. Filin en bouche, il mâchonne toutefois un vague ricanement en voyant deux matrones débouler sur le parvis avec une chanlatte de cueilleurs de pommes, à peine assez haute pour atteindre le tympan du portail. Dans les parages, rien qui puisse le secourir, ni foin ni bâche.

Les femmes se signent tandis qu'il s'arrime, cahin-caha, à la pointe de la flèche. Un immense frisson monte jusqu'à lui quand, lâchant prise, il se jette en arrière pour se trouver suspendu à son cordage de chanvre à trois pieds des abat-son du clocher. Ce qui tient alors du miracle : l'homme amorce un mouvement de balancier et, faisant pression avec ses jambes sur la maçonnerie, projette son corps sur un des versants du toit puis déboule dans une giclée de lauzes jusqu'au chéneau avant de passer par-dessus la planche de rive du bas-côté. Il s'y agrippe en dernier recours, l'emporte dans sa chute, qu'une sépulture fraîche et fleurie amortit d'un soupir de terre meuble. Contusionné de toutes parts, griffé, sanguinolent, le garçon se palpe sous les regards encore incrédules des témoins de sa désescalade."

Les sept couleurs du vent,Bernard Tirtiaux, 1995