Le château fort, XIIIe siècle

Extrait de romans médiévaux

 

Le château de la Joyeuse Garde


Lancelot était consterné par la mort de Gaheriet, car il était l'un des chevaliers qu'il aimait le plus au monde. Boort dit alors à Lancelot :
"Seigneur, il faudrait réfléchir aux moyens de mettre la reine en sûreté. – Si nous parvenions, dit Lancelot, à la conduire dans un certain château dont j'ai fait jadis la conquête, je pense qu'elle n'aurait guère à craindre le roi Arthur ; le château est magnifiquement fortifié et sa situation est telle qu’on ne peut pas l’assiéger. Si nous nous y tenions après l'avoir bien approvisionné, j'inviterais de partout des chevaliers que j'ai maintes fois secourus à venir me rejoindre ; il s'en trouve beaucoup de par le monde qui m'ont voué leur foi entière, et je les aurais tous à mon aide.
– Où est ce château dont vous parlez, dit Boort, et comment s'appelle-t-il ?
– Il s'appelle le château de la Joyeuse Garde ; mais quand j'en fis la conquête, alors que j'étais nouveau chevalier, on l'appelait la Douloureuse Garde. 
– Ah ! Dieu, dit la reine, quand pourrons-nous y être !"
La Mort du roi Arthur, vers 1230, traduction de Marie-Louise Ollier (UGE, "10/18", 1992, p. 164

Le château de Grande Défense


Après avoir longtemps chevauché, ils quittèrent la forêt et débouchèrent dans une plaine. Ils aperçurent devant eux un château qui se dressait au milieu d'une prairie, entouré d'eaux vives et d'une ceinture de murs ; on apercevait de grandes salles garnies de hautes fenêtres. Ils s'approchèrent du château, et ils virent alors qu'il tournait sur lui-même plus vite que le vent, et il y avait aux créneaux des archers de cuivre qui maniaient leurs armes si efficacement qu'il n'était pas une arme au monde qui eût pu protéger de leurs traits. À côté de ces automates se tenaient des hommes en chair et en os qui sonnaient du cor et de la trompette si fort qu'il semblait que la terre s'effondrait. Et en bas, devant l'entrée, il y avait des lions et des ours enchaînés qui poussaient de tels rugissements que toute la forêt et la vallée en retentissaient. Les chevaliers firent halte pour contempler cette merveille.
– Seigneurs, dit la demoiselle, voici le château de Grande Défense. Messire Gauvain, et vous, Lancelot, reculez-vous. N'approchez pas les archers de plus près, car l'heure de votre mort serait arrivée. Et vous, seigneur, dit-elle s'adressant à Perlesvaus, si vous désirez entrer dans le château, donnez-moi votre lance et votre bouclier : je vous précéderai et les prendrai avec moi, comme garantie de vos intentions ; vous, suivez-moi, et comportez-vous comme doit le faire un bon chevalier, et vous pourrez ainsi traverser le château. Mais vos compagnons peuvent s'en retourner : il n'est pas question pour eux d'aller plus loin. Seul doit entrer ici celui qui doit vaincre le chevalier, conquérir le Cercle d'Or et le Graal et mettre fin aux fausses croyances des habitants du château.
Perlesvaus, le Haut Livre du Graal, début du XIIIe siècle, traduction de Christiane Marchello-Nizia (La Légende arthurienne, Laffont, "Bouquins", 1989, p. 243)

La construction du château de Lusignan


Huit jours ne s'étaient pas écoulés que toute la forêt fut défrichée. Il y avait une foule d'ouvriers, dont on ne connaissait pas l'origine. Ils creusèrent des fossés si profonds qu'on avait peur d'en regarder le fond. Ils n'avaient nulle raison de s'inquiéter quant à la ponctualité du paiement, car ils recevaient chaque jour leur argent et n'en étaient que plus diligents au travail. Ils creusèrent de profonds fondements : vous n'avez qu'à voir si je mens ! Mélusine leur expliquait le travail au fur et à mesure. Sur la roche vive, ils posèrent les premières pierres. Puis en peu de temps ils bâtirent et élevèrent de grosses tours et de hautes murailles selon les directives de la dame, bien appuyées sur la falaise. On construisit deux ouvrages fortifiés et le donjon, entourés de hautes braies. Et tout le pays s'émerveillait devant la rapidité des travaux. Puis quand le château fut bâti, Mélusine, devant sa beauté, le baptisa et lui donna son véritable nom, en prenant une partie de son propre nom : elle lui donna le nom de Lusignan, dont la renommée court encore partout et dont le cri de ralliement résonne encore dans bien des bouches. Je n'écris que la vérité : le bon roi de Chypre a pour cri "Lusignan", comme vous l'apprendrez dans la suite de l'histoire que je rapporterai plus loin. "Mélusine" signifie "Merveille qui ne vient jamais à manquer". Cette forteresse est donc plus merveilleuse et plus aventureuse que les autres. Le château fut bien achevé et tout enclos de hautes murailles. Tout le monde disait :
– C’est un prodige que d’avoir si vite bâti cette forteresse !
CoudretteLe Roman de Mélusine, début du XVe siècle, traduction de Laurence Harf-Lancner (GF-Flammarion, 1993, p. 61-2)
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