Le menuisier

Retour d'un tour de France

par Frédéric Mistral
 
Le camarade Pignolet, Compagnon menuisier, surnommé “La Fleur de Grasse”, par une après-midi de juin revenait tout guilleret de faire son tour de France. Il faisait une chaleur à assommer ; et, à la main, sa canne enjolivée de rubans, avec son affûtage (ciseaux, rabot, maillet), plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet gravissait le grand chemin de Grasse, où il était parti depuis trois ou quatre ans.
Il venait, comme c'est l'usage des Compagnons du Devoir, de monter à Sainte-Beaume, pour visiter et saluer le tombeau de Maître Jacques, père des Compagnons, puis après avoir gravé son surnom sur un roc, il était descendu jusqu'à Saint-Maximin, pour prendre ses couleurs chez Maître Fabre, le forgeron qui sacre les Enfants du Devoir, et, fier comme César, le mouchoir sur la nuque, une houppe de faveurs multicolores à son chapeau et, pendus à ses oreilles deux petits compas d'argent, il faisait craquer la guêtre dans trois pieds de poussière. Il en était tout blanc.
Quelle chaleur ! de temps en temps il regardait aux figuiers s'il n'y avait point de figues ; mais elles n'étaient pas mûres, et dans l'herbe havée bayaient des lézards verts ; et les cigales folles sur les oliviers poudreux, les paliures et les yeuses chantaient sous le soleil comme des enragées.
– Nom de Dieu, qu'il fait chaud ! répétait Pignolet.
Il avait depuis longtemps vidé l'eau-de-vie de sa gourde, et, pantelant de soif, il avait la chemise en nage.
– Mais, disait-il, en avant ! Nous voilà bientôt à Grasse ! Oh ! tonnerre de sort, quel bonheur, quelle joie d'embrasser père et mère et de boire à la cruche des fontaines de Grasse, et de conter mon Tour de France, et de baiser Maïon sur ses joues fraîches et de nous marier à la Sainte-Madeleine, et de ne plus quitter la maison, le pays ! Courage Pignolet, plus qu'une courte traite !
Bref, le voilà arrivé à la porte de Grasse, et, dans quatre enjambées, à la boutique de son père.
– Mon gars ! ô mon beau gars ! cria le vieux Pignol en quittant son établi, le bienvenu sois-tu ! Marguerite, le petit ! cours, va tirer du vin, mets la poêle, la nappe… Oh! la bénédiction ! comment te portes-tu ?
– Pas trop mal, grâce à Dieu. Et vous autres par ici, vous êtes tous gaillards, père ?
– Eh ! comme de pauvres vieux… mais a-t-il donc grandi !
Et un chacun l'embrasse, père, mère, voisins, et les amis, et les fillettes, et on lui ôte son paquet, et les enfants manient les beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne ; la vieille Marguerite, les yeux tout larmoyants, vite allume le feu avec une poignée de copeaux ; et pendant qu'elle enfarine quelques morceaux de merluche pour régaler le fils, Maître Pignol et Pignolet alors s'asseyent à la table, et de choquer le verre, à toi, à moi, à qui mieux mieux.
– Or, voyez un peu les choses ! faisait le vieux Pignol en tapant sur la table, toi, en moins de quatre années, tu as achevé ton Tour de France, et te voilà déjà, à ce que tu m'assures, passé compagnon du Devoir ! Comme tout cela change, par exemple ! de mon temps il nous fallait bien sept ans pour gagner les couleurs ! Il est vrai, mon enfant, que là, dans la boutique je t'avais bien dégrossi et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas trop mal, je l'avoue, le rabot… mais enfin, l'essentiel est que tu saches ton métier et que, comme il faut croire, tu aies vu et appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de maître.
– Oh ! père, quant à çà, répondit le jeune homme, voyez, sans se vanter je ne crois que personne dans la menuiserie me passe la plume par le bec.
– Eh bien ! dit le vieillard, voyons ! conte-moi un peu, pendant que la morue grésille dans la poêle, ce que tu as remarqué de beau tout en courant le pays.
– D'abord, père, vous savez qu'à mon départ de Grasse je filai sur Toulon où j'entrai à l'arsenal ; pas besoin de m'étendre sur tout ce qu'il contient ; vous l'avez vu aussi bien avant moi.
– Cela est connu, passe.
– En partant de Toulon, j'allais m'embaucher à Marseille ; fort belle ville, vous savez, avantageuse pour l'ouvrier, où les collègues me firent observer, père, un cheval qui sert d'enseigne à une auberge.
– C'est bien.
– De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j'admirai les ciselures du portail de Saint-Sauveur.
– Nous avons vu tout ça.
Puis de là nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de l'Hôtel de ville d'Arles.
– Si bien appareillée, qu'on ne peut concevoir comment elle tient en l'air.
– D'Arles, père, nous nous tirâmes vers le bourg de Saint-Gilles et là nous vîmes la vis d'escalier fameuse…
– Oui, une merveille pour le trait et pour la taille, ce qui fait voir, petit, qu'autrefois comme aujourd'hui il y avait de bons ouvriers.
– Puis nous nous dirigeâmes de Saint-Gilles à Montpellier ; et là on nous montra la fameuse coquille…
– Qui est dans le Vignole et que le livre appelle « la trompe de Montpellier».
– Parfaitement… Après nous marchâmes sur Narbonne.
– C'est là que je t'attendais…
– Quoi donc, père ? À Narbonne j'ai vu l'archevêché et les boiseries de la cathédrale Saint-Paul…
– Et puis… La chanson des Compagnons n'en dit pas davantage :
Carcassonne et Narbonne
Sont deux villes fort bonnes
Pour aller à Béziers
Pezenas est gentille,
Mais les plus jolies filles
Se voient à Montpellier.
– Mais Gringalet, alors tu n'as pas vu la grenouille ?
– Quelle grenouille, donc ?
– La grenouille qui est au fond du bénitier de l'église Saint-Paul ! Ah ! je ne m'étonne plus si tu as eu si vite fait ton tour de France… La grenouille de Narbonne ! Le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre ! que les gens viennent voir de l'autre bout du monde ! Ce sauteur de ruisseau ! criait le vieux Pignol en s'allumant de plus en plus, cette espèce de criquet, qui vient se dire Compagnon et qui n'a pas vu seulement la grenouille de Narbonne ! Oh ! il ne sera pas dit, mignon, qu'un fils de maître fasse baisser la tête à son père, chez nous….Mange, bois, va te coucher ; et demain matin ensuite, si tu veux mon garçon que nous soyons amis, tu regagneras Narbonne pour voir la grenouille.
Le pauvre Pignolet, qui savait que son papa, quand il avait une chose en tête, ne l'avait pas aux pieds et qu'il ne plaisantait guère, mangea, but, s'en fut se coucher ; et le lendemain à l'aube sans plus répliquer, après avoir muni son bissac de provende, il repartit pour Narbonne.
Avec ses pieds meurtris, avec ses pieds enflés, avec le chaud, la soif, par voies et par chemins, le voilà de nouveau en marche ! et, arrivé enfin au bout de sept ou huit jours dans la ville de Narbonne, mon pauvre Pignolet, qui, je vous en réponds, cette fois, ne chantait pas, sans prendre le loisir de manger un morceau ou d'aller boire un coup au premier bouchon venu, aussitôt s'achemine vers l'église de Saint-Paul, et tout droit au bénitier… vient voir la grenouille.
Au fond de la vasque de marbre, en effet, sous l'eau claire, une grenouille rayée de roux, si habilement sculptée que vous l'eussiez dite vivante, regardait à croupetons, avec ses deux yeux d'or et son museau narquois, le pauvre Pignolet venu de Grasse pour la voir.
– Ah ! petite crapule ! s'écrie tout à coup, farouche, le menuisier, ah ! c'est toi qui m'as fait faire, par ce soleil tuant, deux cents lieues de chemin ! Va, tu te souviendras de Pignolet, de Grasse, de Pignolet la fleur de Grasse !
Cela dit, le sacripant tira de son paquet son maillet et son ciseau, et pan ! d'un coup de maillet il fit sauter la grenouille… L'eau bénite, soudain comme teinte de sang, devint rouge, dit-on… Et voilà comment périt la grenouille de Narbonne.
Mes origines, Frédéric Mistral, I906
En savoir + avec Gallica