Le Panthéon, 1791

Le Nouveau Paris

par Louis Sébastien Mercier
 
Chroniqueur du Paris révolutionnaire, Louis Sébastien Mercier réagit dans Le Nouveau Paris à la décision de remplacer la basilique par un temple laïc consacré aux grands hommes, et qui, après 50 ans de travaux ininterrompus, fait penser à un véritable "gruyère".
Admirateur de Rousseau, il réclame aussi le retour de la dépouille du philosophe, épris de nature et de simplicité, dans un cadre plus adapté.

"J'étais allé, selon ma coutume, visiter les piliers du dôme du Panthéon et examiner avec attention ce qu'on a droit de craindre ou d'espérer sur le sort de ce grand édifice qui tient tous les esprits en suspens.
Magnifiques travaux, travaux de plus d'un demi-siècle, péririez-vous en un seul instant ! Je regardais, la tête penchée en arrière, ces colonnes majestueuses, le feuillage délicat et léger de chapiteaux, ces voûtes hautaines, ces triples voûtes, et je leur disais : Superbes ! si vous devez vous écrouler, que ce ne soit pas du moins sans nous avoir envoyé un dernier et charitable avertissement.
Ô vains efforts de l'art ! Ô trop coûteux monument ! Ô dépenses sans fruit ! Ô pompe stérile ! Je faisais toutes ces réflexions en marchant, lorsque tout à coup j'entendis un doux gémissement qui sortait d'un souterrain. Je m'arrête, j'écoute, je reconnais la voix tendre et plaintive de J.-J. Rousseau.

"Que suis-je ? Que fais-je ici ? Moi, dans un temple ! Pourquoi m'y a-t-on placé ? Je reposais si bien dans l'île des Peupliers ; c'était la dernière habitation que j'avais obtenue de l'amitié : les oiseaux venaient soupirer au-dessus de mon urne cinéraire ; souvent les jeunes filles des hameaux voisins couvraient mon tombeau de marjolaine, en chantant quelques airs de mon Devin du village."
Louis Sébastien Mercier, Le Nouveau Paris, 1798