Le plâtrier

"À Saint-Pierre-Port, on n'est pas maçon, on est plâtreur"

par Victor Hugo
 
La chaussée d'Antin de Jersey se nomme Rouge-Bouillon, le faubourg Saint-Germain de Guernesey se nomme les Rohais. Les belles rues correctes y abondent, toutes coupées de jardins. Il y a à Saint-Pierre-Port autant d'arbres que de toits, plus de nids que de maisons, et plus de bruits d'oiseaux que de bruits de voitures. Les Rohais ont la grande apparence patricienne des quartiers hautains de Londres, et sont blancs et propres.
Traversez un ravin, enjambez Mill street, entrez dans une sorte d'entaille entre deux hautes maisons, montez un étroit et interminable degré à coudes tortueux et à dalles branlantes, vous êtes dans une ville bédouine ; masures, fondrières, ruelles dépavées, pignons brûlés, logis effondrés, chambres désertes sans portes ni fenêtres où l'herbe pousse, des poutres traversant la rue, des ruines barrant le passage, çà et là une bicoque habitée, de petits garçons nus, des femmes pâles ; on se croit à Zaatcha.
À Saint-Pierre-Port, on n'est pas horloger, on est montrier ; on n'est pas commissaire-priseur, on est encanteur ; on n'est pas badigeonneur, on est picturier ; on n'est pas maçon, on est plâtreur ; on n'est pas pédicure, on est chiropodiste ; on n'est pas cuisinier, on est couque ; on ne frappe pas à la porte, on tape à l'hû. Madame Pescott est “agente de douanes et fournisseure de navires”. Un barbier annonçait dans sa boutique la mort de Wellington en ces termes : Le commandant des soudards est mort.
Des femmes vont de porte en porte revendre de petites pacotilles achetées aux bazars ou aux marchés ; cette industrie s'appelle chiner. Les chineuses, très pauvres, gagnent à grand'peine quelques doubles dans leur journée.
Voici un mot d'une chineuse : “Savez-vous que c'est bien joli, j'ai mis de côté dans ma semaine sept sous.” Un passant de nos amis donna un jour à l'une d'elles cinq francs ; elle dit : Merci bien, monsieur, voilà qui va me permettre d'acheter en gros.
Au mois de mai les yachts commencent à arriver, la rade se peuple de navires de plaisance ; la plupart gréés en goëlettes, quelques-uns à vapeur.
Tel yacht coûte à son propriétaire cent mille francs par mois.
Le cricket prospère, la boxe décroît. Les sociétés de tempérance règnent, fort utilement, disons-le. Elles ont leurs processions, et promènent leurs bannières avec un appareil presque maçonnique qui attendrit même les cabaretiers. On entend les tavernières dire aux ivrognes en les servant : “Bévez-en un varre, n'en boivez pas une boutelle.”
La population est saine, belle et bonne. La prison de la ville est très souvent vide. À Christmas, le geôlier, quand il a des prisonniers, leur donne un petit banquet de famille.
L'architecture locale a des fantaisies tenaces ; la ville de Saint-Pierre-Port est fidèle à la reine, à la bible, et aux fenêtres-guillotines ; l'été les hommes se baignent nus ; un caleçon est une indécence ; il souligne.
Les mères excellent à vêtir les enfants ; rien n'est joli comme cette variété de petites toilettes, coquettement inventées. Les enfants vont seuls dans les rues, confiance touchante et douce. Les marmots mènent les bébés.
Les Travailleurs de la mer, Victor Hugo, 1866, chapitre VIII
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