Le passage Pommeraye, 1840-1843

Le Passage Pommeraye

par André Pieyre de Mandiargues
"Lentement, je montai la rue Crébillon, surpris de la trouver presque déserte à l’heure où elle est encombrée, d’habitudes, par les promeneurs et par les élégantes Nantaises. Ce vide fit que je remarquai ce qui d’autres fois m’avait échappé : à gauche, et un peu retrait de la rue Crébillon, il y a comme une très petite place, où s’ouvre l’entrée d’un passage qui est surmontée de cette inscription en caractères dorés sur fond noir : "Visitez le Passage Pommeraye", tandis qu’une plaque de tôle, surgissant à l’extérieur, présente l’indication complémentaire : "Touristes, ne passez pas à Nantes sans voir l’étalage d’Hidalgo de Paris, à droite, en haut de l’escalier, sur la galerie des statues." Comment ne pas obéir à cette double et mystérieuse injonction, qu’une grande main rouge, qui apparaît toute seule, l’index levé, dans l’ombre de la voûte, fait plus impérative ? La main est l’enseigne d’un gantier dont le négoce s’intitule assez curieusement "Au Puits", peut-être par une évocation de l’atmosphère aquatique qui est commune à toutes ces galeries vitrées, ou peut-être à cause de la construction particulière du Passage Pommeraye, qui comprend deux étages réunis par un escalier profond et très incliné.
Lorsqu’on vient du dehors, et du grand jour, il faut aux yeux quelque temps pour s’habituer à la quasi-obscurité de ce lieu couvert, puis l’on peut distinguer que la partie supérieure du passage est décorée de stucs assez jolis, dans le goût de la fin du règne de Louis-Philippe ; des bustes, où la moisissure met une patine verdâtre, se détachent sur un fond de demi-rosaces ; tout cela est ruiné, effrité par places, et ces ruines semblent envahies d’algues dentelées, ou de fougères, ou de mousses (sait-on quoi ?), tapissées d’une poussière bleue qui est comme un duvet très fin. Les contours des arcades, qui sont flous, cette végétation palustre, l’humidité, les teintes opalines et glauques situent assez bien le passage Pommeraye dans les paysages abyssaux de Vingt Mille Lieues sous les mers, où des scaphandriers, guidés par le capitaine Nemo, vont chasser tortues et requins entre les colonnades de l’Atlantide submergée."
André Pieyre de Mandiargues, "Le Passage Pommeraye", Le Musée noir, 1946.