Le château de Versailles, 1661-1710

Versailles

par Émile Zola
 
Les logis, bouges ou palais, ont leurs maladies dont ils languissent et dont ils meurent. Ce sont de grands corps vivants, des personnes qui ont une enfance et une vieillesse, les uns robustes jusque dans la mort, les autres las et vacillants avant l’âge. Je me souviens de maisons entrevues de la portière d’un wagon, sur le bord des routes : bâtiments neufs, pavillons discrets, châteaux déserts, donjons écroulés. Et tous ces êtres de pierre me parlaient, me contaient la santé dont ils vivaient, le mal dont ils agonisaient. Quand l’homme ferme portes et fenêtres et qu’il part, c’est le sang de la maison qui s’en va. Elle se traîne des années au soleil, avec la face ravagée des moribondes ; puis, par une nuit d’hiver, vient un coup de vent qui l’emporte.

C’est de cet abandon que meurt le château de Versailles. Il a été bâti trop vaste pour la vie que l’homme peut y mettre. Il faudrait tout un peuple d’habitants pour faire couler le sang dans ces couloirs sans fin, dans ces enfilades de pièces immenses. Il fut l’erreur colossale de l’orgueil d’un roi, qui le voua dès l’enfance à la ruine, en le voulant trop grand. La gloire de Louis XIV n’emplit plus même la chambre où il couchait, chambre froide dans laquelle sa cendre royale ne met aujourd’hui qu’un peu de poussière de plus.
Émile Zola. Nouveaux contes à Ninon